Après le silence - interviews avec les Sœurs
Cette année, la Retraite Silence a eu lieu au début du mois de septembre. Elle a été animée par une équipe composée de laïcs et de membres de la communauté monastique, dont trois sœurs du Hameau du Bas du Village des Pruniers: Sœur Dao Nghiem, sœur Lam Hy et sœur Dang Hanh. Alors que nous attendions le train après la fin de la retraite, je leur ai posé des questions sur leur expérience dans le grand silence de la Montagne du Dharma.

(De gauche à droite) Les soeurs Dang Hanh, Dao Nghiem et Lam Hy
Interview de Sœur Dang Hanh
Mais en arrivant, j'ai vu à quel point c'était vrai. Où que l'on aille, on peut se fondre dans les montagnes, dans le ciel.
Blue : Sœur Dang Hanh, c'était ta première fois à la Montagne du Dharma. Comment ça s'est passé ?
Sœur Dang Hanh : J'avais beaucoup entendu parler de la Montagne du Dharma par d'autres sœurs et des amis qui y étaient déjà venus. Je ne comprenais pas quand ils disaient qu'ils pouvaient se fondre dans le ciel et dans les montagnes. Mais en arrivant, j'ai vu à quel point c'était vrai. Où que l'on aille, on peut se fondre dans les montagnes, dans le ciel. Il y a beaucoup d'espace pour relâcher les pensées, les soucis et les tensions. Il y a tellement de place pour tout lâcher, et j’ai trouvé ça très impressionnant.
Autre chose qui m'a beaucoup marquée et que j'ai vraiment appréciée : on y voit le temps long, la longue courbe du temps dans la nature, à travers les rochers et la croissance des arbres sur ces montagnes. On voit des endroits où les gens ont marché sur les rochers pendant de nombreuses années et comment ils se sont lissés avec le temps. Dans la rivière, on voit l'effet de l'eau sur les pierres au fil du temps. C'est un lieu intéressant : on essaie de demeurer dans l'instant présent, tout en voyant l'immense empreinte du temps sur la nature qui nous entoure.

Blue : Je veux ensuite t'interroger sur cette retraite silencieuse. Tu as vécu de nombreuses retraites ces dernières années, notamment au Village des Pruniers. Y a-t-il quelque chose de particulier dans cette retraite silencieuse ? Était-ce nouveau ou différent pour toi ?
Sœur Dang Hanh : Oui, je pense que ce qu'une retraite silencieuse a de très particulier, c'est qu'il n'y a pas la distraction de la conversation, des rencontres, de tout ce qui peut nous emporter dans des activités sociales agréables. On arrive et il n'y a pas de distraction : on se rencontre soi-même dans le silence. En même temps, comme il y a une communauté, il y a un contenant sécurisant pour se rencontrer, pour traverser peut-être des moments difficiles ou de beaux moments, sans être perdu ni abandonné dans le silence. Nous sommes portés par le silence, tout en restant concentrés. Par la conception même du silence, nous avons la possibilité de nous concentrer sur ce qui n'a pas eu l'occasion de se révéler, parce que nous avons mis par-dessus tant de bruit et de distractions. On voit ainsi que, dans une retraite silencieuse, les gens rencontrent des choses dont ils savaient déjà l'existence mais qu'ils n'avaient jamais vraiment eu l'occasion de rencontrer, et sans échappatoire pour se distraire et éviter de les regarder de plus près.
Il y a aussi une détente, parce qu'on sait que tout le monde va bien, que l'emploi du temps est très simple, que chacun sait où il va, que tout est très prévisible. Et on sait aussi que chacun ressent la même chose, que chacun apprécie cet emploi du temps très simple. Donc on n'a pas à se soucier des autres, on peut simplement prendre soin de soi, et en suivant la retraite, on soutient en même temps la pratique de tous les autres. Il y a cette dimension collective : prendre soin de soi dans un espace très sûr. C'est ce que j'ai trouvé très beau et très efficace.


Blue (plaisantant) : Alors, ça t’a plu ou pas ?
Sœur Dang Hanh : C'était super !
Blue : Merci beaucoup pour ces réponses !
Interview de Sœur Lam Hy
Vous pouvez essayer le Vipassana, mais j'ai le sentiment qu'ici on atteint le même genre de profondeur et de compréhension, mais d'une manière très douce, dans l'accueil et la bienveillance.
Blue : Sœur Lam Hy, c'est ta deuxième fois à la retraite silencieuse.
Sœur Lam Hy : Oui.
Blue : Combien de fois es-tu venue ici ?
Sœur Lam Hy : Peut-être quatre ou cinq fois.
Blue : Quatre ou cinq fois, donc tu es une habituée. Y a-t-il quelque chose de spécial dans cette édition pour toi ?
Sœur Lam Hy : J'ai été très impressionnée par la façon dont les personnes accueillent la nature et le silence, et à quel point elles sont engagées dans la pratique. Et aussi par le fait que notre emploi du temps spacieux fonctionne si bien, parce qu'elles sont très portées par la pratique et la nature. Il y a aussi la taille du groupe, une vingtaine de personnes très engagées, dans la nature. Et ainsi, leur propre sagesse intérieure, leur propre enseignant, se met à parler. J'ai donc le sentiment qu'il y a eu beaucoup de transformation et de guérison dans cette retraite.

Blue : Est-il arrivé quelque chose de drôle pour toi pendant la retraite ?
Sœur Lam Hy : C'est drôle : nous étions tous en silence, mais dans le partage de la fin, nous avons remarqué que nous ne nous étions pas sentis seuls, tout en étant avec nous-mêmes au sein du groupe. Il y a eu beaucoup de moments drôles, où l'on riait les uns des autres ou simplement où l'on échangeait un regard. Je ne peux pas choisir un moment en particulier, mais il y avait beaucoup de profondeur et de légèreté entre nous tous.
Blue (qui faisait partie de l'équipe cuisine) : Quelque chose à dire sur la nourriture ? Je veux qu’on arrose mes fleurs (en riant).
Sœur Lam Hy : Bien sûr, bien sûr. Nous parlons de nature, silence, simplicité, mais la nourriture n'était pas simple du tout. C'était une cuisine cinq étoiles, la meilleure, avec beaucoup de créativité, d'amour et de pleine conscience. Vraiment merveilleux.

Table de service prête pour le petit déjeuner
Blue : Désolé, je t’ai mise sous pression avec cette question... Et si tu devais conseiller à quelqu'un de choisir entre la retraite silencieuse et le Vipassana, que dirais-tu ?
Sœur Lam Hy : Vous pouvez essayer le Vipassana, mais j'ai le sentiment qu'ici on atteint le même genre de profondeur et de compréhension, mais d'une manière très douce, dans l'accueil et la bienveillance. Je pense aussi que le retour à la vie normale est beaucoup plus facile qu'après le Vipassana. Je me souviens qu'après une retraite de Vipassana, je pensais ne même plus pouvoir conduire une voiture. Ici, on a des prises de conscience similaires, mais on continue de fonctionner dans la vie normale. On peut aussi ramener la pratique chez soi d'une autre manière.
Blue : Merci beaucoup.

Interview de Sœur Dao Nghiem
Une retraite en silence n’est donc pas pour moi une manière de se retirer ou de fuir le monde. C’est apprendre à y revenir autrement, plus présent, plus conscient et peut-être un peu plus capable d’y semer la paix.
(interview réalisé par écrit)
Blue : Est-ce que pour toi cette édition de la Retraite Silence à la Montagne du Dharma avait un goût, une tonalité particulière, et si oui laquelle à titre individuel et collectif?
Soeur Dao Nghiem: Chaque retraite a un goût, une saveur qui lui est propre, et celle-ci ne faisait pas exception. Cette année, les personnes qui y participaient venaient de différents pays, avec une belle diversité d’âges, de cultures et de parcours de vie. Cela donnait à notre communauté temporaire une richesse particulière.
À titre personnel, certaines situations sont venues toucher une vulnérabilité en moi. Le silence, la pratique et la présence paisible des retraitant·es m’ont aidé à traverser ces moments plus difficiles. Ils m’ont permis d’accueillir ce qui se passait en moi avec davantage de douceur, de tendresse et de compassion, mais aussi de trouver le courage de ne pas fuir ce qui était là. J’ai pu rester présente à mon expérience et laisser le silence faire son œuvre.
Collectivement, j’ai ressenti une très belle qualité de présence tout au long de la retraite. Durant les méditations, les repas, les marches et les autres activités, il y avait quelque chose de très paisible et profond dans notre manière d’être ensemble.

Nous avons aussi vécu de très belles marches dans la nature, ponctuées de baignades dans les ruisseaux. Ce furent pour moi des moments presque magiques : marcher ensemble en silence, entrer dans l’eau, sentir nos corps au contact des éléments… Il y avait comme une sensation de nous fondre ensemble dans la nature. Le silence rendait cette communion encore plus profonde. Nous n’avions pas besoin de paroles pour partager la joie d’être là, simplement présents les uns aux autres, à l’eau, aux arbres, aux rochers et à la montagne.
Un autre moment très fort fut celui où nous avons nettoyé ensemble un sentier afin de pouvoir y pratiquer la marche méditative. Travailler ainsi côte à côte, toujours dans le silence, était à la fois très simple et très profond. Chacun·e contribuait à sa manière, et peu à peu le chemin se dévoilait. Il y avait quelque chose de très beau dans cette action collective : prendre soin ensemble d’un chemin qui, ensuite, allait soutenir nos pas en pleine conscience.
La nature nous a véritablement accompagnés et soutenus tout au long de la retraite. La dernière après-midi, après une semaine de grande chaleur, la pluie et l’orage sont arrivés, apportant un souffle de fraîcheur profondément bienfaisant. Et puis la Terre Mère nous a offert un magnifique arc-en-ciel. Je l’ai reçu comme un cadeau, presque comme une belle manière de conclure cette semaine vécue ensemble dans le silence : après la chaleur et l’orage, la fraîcheur, la lumière et les couleurs.

Mandala créé pendant la retraite
Blue: Merci pour ta réponse. En quoi une retraite silence aujourd'hui dans notre société contemporaine est une bonne chose? Qu'est-ce que cela apporte dans le contexte actuel de notre société, de la planète, de tous les enjeux que l'on connaît?
Soeur Dao Nghiem: Notre société contemporaine est très active, rapide et bruyante. Nous sommes constamment sollicités par les informations, les écrans, les messages et tout ce qui demande notre attention. Une retraite en silence nous offre la possibilité de nous arrêter, de ralentir et de nous laisser porter par l’énergie collective que nous générons ensemble.
Lorsque le bruit extérieur s’apaise, nous commençons aussi à entendre plus clairement ce qui se passe à l’intérieur de nous. Nous pouvons regarder plus profondément le sens que nous donnons à notre vie, mais aussi laisser émerger des émotions, des blessures ou des souffrances dont nous n’avons pas toujours le temps de prendre soin dans notre quotidien. Le silence nous apprend peu à peu à ne pas fuir ce qui est difficile, mais à l’accueillir avec douceur et compassion.
Il nous permet également de retrouver une qualité d’écoute que nous perdons facilement dans la vie quotidienne : écouter notre corps, nos émotions, les autres, mais aussi la nature qui nous entoure. Lorsque nous cessons de parler, le chant des oiseaux, le vent dans les arbres, le murmure de l’eau deviennent beaucoup plus présents. La nature n’est alors plus simplement un décor : nous pouvons ressentir profondément que nous en faisons partie.

Dans le contexte actuel, face aux guerres, au dérèglement climatique, aux divisions et à toutes les incertitudes que nous traversons, le silence peut aussi nous aider à ne pas réagir immédiatement à partir de la peur, de la colère ou du sentiment d’impuissance. Il crée un espace en nous à partir duquel nous pouvons regarder les situations avec davantage de discernement et de compassion.
Et cela dépasse notre bien-être personnel. Prendre soin de notre peur, de notre colère et de notre souffrance, c’est aussi prendre soin de la manière dont nous allons ensuite parler, agir et entrer en relation avec les autres. Chaque pas paisible, chaque respiration consciente, chaque geste accompli avec présence peut devenir une offrande au monde.
Une retraite en silence n’est donc pas pour moi une manière de se retirer ou de fuir le monde. C’est apprendre à y revenir autrement, plus présent, plus conscient et peut-être un peu plus capable d’y semer la paix.



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